Strange Fruit… Cette chanson, lancée par Billie Holiday en 1939, m’affecte autant qu’une histoire racontée par un de mes ancêtres, autant qu’un cauchemar décrit par un patient ou qu’un sombre « fait d’actualité » comme la mort de George Floyd.

Strange Fruit, de Abel Meeropol (alias Lewis Allan), chanson inspirée d’une photo de Lawrence Beitler montrant en août 1930 le lynchage de Thomas Shipp et de Abraham Smith à Marion (Indiana), m’émeut car elle livre la vision d’une réalité qui ne cesse de se répéter dans l’Amérique ségrégationniste. Un automaton sous forme de sublimation, la pulsion étant détournée vers un but à l’époque « valorisé socialement ». Une compulsion de répétition.

Strange Fruit est le résultat d’un lynchage-fixation abominable, pléonasme, d’un déferlement thanatéen de haine, de violence, d’illégalité ; un fantasme de puissance balayant une scène de crime, créant un environnement terrifiant et inhospitalier où les éléments comme la pluie, le vent et le soleil finissent le massacre, fauchent la vie.

Le combat est engagé, Thanatos domine. Aura-t-il le dernier mot ?

Strange Fruit

Southern trees bear a strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black bodies swingin’ in the Southern breeze
Strange fruit hangin’ from the poplar trees
Pastoral scene of the gallant South
The bulgin’ eyes and the twisted mouth
Scent of magnolias sweet and fresh
Then the sudden smell of burnin’ flesh
Here is a fruit for the crows to pluck
For the rain to gather
For the wind to suck
For the sun to rot
For the tree to drop
Here is a strange and bitter crop

Car oui, ce poème est celui d’une lutte, d’une catastrophe au sens étymologique.

Mes sens sont bouleversés par le parfum et les odeurs (le magnolia doux et frais, la chair brûlée, l’amertume), par le balancement (le swing…) des corps et la vue sang, par la brise et le vent. De fait, je parviens presque à toucher ce tableau touchant de l’antiphrase « scène pastorale ».

Strange Fruit, de Lewis Allan, visuel de Bluespix

Je suis chahuté par la lutte entre la nature (fruits, arbres, feuilles, racines…) et l’humain (yeux, chair, corps, sang…), par l’opposition entre raffinement, civilisation, « tableau idéal » (scent of magnolias, southern breeze, gallant south) et la violence (gallant suppose des qualités de cœur, de courage).

Une lutte qui fait couler le sang de l’Homme, le sang de la vie. Le sang rouillé par le soleil…

Une lutte entre le soleil d’Eros (palindrome de Sore : douloureux) et la dé-solation de Thanatos (desolere = dépeupler). Et le sang de l’Homme qui s’en va dans la terre, souillée par l’action d’autres hommes. Hommes qui retournent à la terre.

Une lutte entre les corps morts et l’arbre vivant relié à la violence. L’arbre, les fruits et la vie qu’il porte, la civilisation qu’il symbolise. Jusqu’à ce que l’arbre goutte, comme s’il pleurait ses fruits ou lâchait une tache de sang. Jusqu’à ce qu’il cède, qu’il se tache sous le poids de ceux qui cèdent. Alors la mort pénètre la terre nourricière comme dans Todesfuge de Celan.

Strange fruit live, 1959

« Séparés mais égaux »

Lutte encore, dans l’espace, avec des séparations verticales très présentes : feuilles / racines ; yeux / bouche ; les corps / la scène pastorale. Il en va de même dans la photo originelle : les noirs, pendus, en haut. Les blancs, regroupés, en bas, pervers, « foule primaire ». Les uns morts, exposés et consommés, au-dessus ; les autres vivants et vaquant à consommer presque nécrophilement et en voyeurs, en-dessous, le spectacle qu’ils ont créé et qu’ils devront réitérer puisque la satisfaction des pulsions n’est que momentanée.

Séparés et inégaux devant la mort, devant la vie. Preuve par l’absurde.

Tourmenté par ce Guernica construit sur des oppositions et sur le tourment d’innocents, je me réveille.

Je ne veux pas dépendre de « ceux d’en bas ». Je ressens de l’empathie pour « ceux d’en haut ».

En tant qu’humain, je ne veux plus de fruits étranges dans les arbres.

En tant qu’humain, je rejette les récoltes amères, les sales engeances ayant du sang sur leurs mains.

En tant qu’arrière-petit-fils d’esclaves, je comprends comment cette chanson résonne en moi comme une tuchê reliant la répétition à un trauma transgénérationnel que j’aurais enfoui.

Je m’identifie aux victimes dépersonnalisées (âge, sexe, identité et nombre restant inconnus) et métonymiques (la partie, ce lynchage, est prise pour le tout, la barbarie).

Je conscientise qu’un État laissant commettre de tels actes sauvages ne peut être civilisé.

J’infuse et m’approprie l’énergie de la résistance.

Et j’entends Eros (me) souffler un vieux gospel : « We shall overcome ».

Notes…

Ce papier a été présenté au séminaire de l’Institut Français de Psychanalyse, en avril 2021.

Tuchê et automaton, au sens de Lacan, cf Agnès Sofiyana, Tuchê et Automaton. Introduction à l’Introduction au séminaire sur La Lettre volée. Voir coordonnées complètes infra.

Compulsion de répétition. Entendue ici dans la lignée de la métonymie utilisée par l’auteur : un lynchage, mis pour tous les autres lynchages. Une répétition (originellement individuelle), mise pour une foule, compacte, unique, solide, unie, qui adopte un comportement se répétant à l’identique pendant un siècle.

Strange Fruit peut ressembler à Le verger du roi Louis, de T. de Banville (1866) qui dénonce les pendaisons ordonnées par le roi Louis XI. Les pendus sont comparés à des « grappes de fruits inouïs ». Le texte sera mis en musique par la Ballade des pendus de JP Mariage (1908).

Précisons que le titre initial de Strange Fruit était Bitter Fruit…

Par contre, le signifiant « fruit », partagé par ces deux auteurs et renvoyant aux mêmes actes (les pendaisons) nous semble plus intéressant. Le fruit est, dans de nombreuses langues européennes, partie prenante d’expressions comme « le fruit de la vie », « le fruit de mes entrailles », « le fruit de l’espoir », « le fruit de mes efforts »… Pas de copie ou de primo inspiration franco centrée donc (et à supposer que A. Meeropol ait eu accès au poème français…), mais rappel, avec Lacan, que « les rêves ne sont à retenir que pour leur valeur de signifiant » (Ecrits).

Aller plus loin…

(c) Ill Bluespix

Ouvrages…

Sur le web…

Racisme, sauvagerie et conscientisation médiatisation par la chanson

« George Floyd, Afro-américain de 46 ans, surnommé « le doux géant », est mort après que l’agent Derek Chauvin a maintenu son genou sur son cou pendant plus de huit minutes. Le désormais tristement célèbre « je ne peux plus respirer » a été le slogan de manifestations dans le monde entier contre les violences policières et le racisme » (Le Parisien, 4 août 2020).

La chanson de H.E.R. à la suite de l’assassinat de George Floyd


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