Ce RDV mémorable avec Hugo, mon boss, a consisté à aborder mon travail, mes actions, mes projets pour l’année prochaine. A la 50e minute, il me « propose » une rupture conventionnelle, m’impose cette interruption du contrat de travail, siffle la fin de la partie engagée depuis 11 ans, propose une somme pour que je quitte l’entreprise. Ma fin était donc programmée et mise en regard d’un chiffre qui se veut une « première proposition », une « base de discussion », peut-être un « à prendre ou à laisser »… qui ne peut passer pour de la considération, du respect, de la reconnaissance : les nèfles proposées ne compensant jamais le préjudice subi et ses impacts sur le salarié.

Après avoir été manipulé pendant presque une heure, conduit à me dévoiler pour qu’Hugo dispose d’arguments afin de mener à bien sa basse besogne de séide, je ressens choc et sidération devant ce coup de Jarnac. Mon jugement est modifié, affecté. Sensation de ne plus rien maîtriser… et d’être le dindon d’une farce qui se transforme en tragédie : je n’ai plus de travail.

Cet échange auquel je me suis rendu avec mes deux acolytes, plaisir et sourire, s’est transformé en bombe à fragmentation meurtrière, à machine à claques ; je sors groggy, KO, avec du ressentiment plein la tête.

Je conscientise que je suis l’objet de violences et que je suis fragile, virable, éjectable sur simple pression, périssable, mortel : quand je ne serai plus dans l’entreprise, serai-je encore ? Mortellement seul. Sans point d’appui autre que moi-même. Mes collègues m’évitent, font semblant de ne pas avoir l’information, ne likent pas mes posts désabusés sur les réseaux sociaux (pour que les boss ne les voient pas et ne leur en tiennent rigueur) ; comme si la rupture conventionnelle était une maladie contagieuse qu’ils pouvaient attraper par leur bienveillance.

Cela m’affecte au niveau professionnel (suis-je compétent ?), personnel (ce choc révèlerait-il mon imposture ?), familial (je crains les conséquences pour ma famille). L’estime de soi chancelle.

Cela m’affecte présentement (comment réagir en étant paralysé ?) et pour les années à venir : dois-je me séparer en bons termes avec mon violenteur pour ne pas obérer mes opportunités professionnelles de rebond ?

La rupture conventionnelle à l’initiative de l’employeur est violente (et impardonnable ?)

La rupture conventionnelle imposée est violence. Je rentre dans la grande famille des personnes abusées ; je crie à l’injustice, je conchie cette approche « dégueulasse » des ressources inhumaines, du management inconséquent, comme si j’évoluais dans un cauchemar. Déni ?

Non, pas de déni. Heureusement, épaulé par mon psychanalyste, mes émotions sortent. Mon expérience m’a rendu solide et clairvoyant. Mais pas imperméable à la traîtrise, à la bêtise.

Alors, libéré, je trouve l’énergie pour me prendre en mains et sublimer ma colère. A titre de catharsis, je peaufine ma défense, je lutte, je contre-propose pour ne pas m’avouer vaincu, pour demander réparation, pour faire justice.

Je profite de l’occasion, certes brutale, qui m’est donnée, pour passer à autre chose, me déployer, reprendre le pilotage de ma nef identitaire abîmée et réparée comme celle de Thésée, consolider mon identité froissée, sans lamentation et avec le sourire distant du sage que je suis devenu, qui comprend enfin que le monde et l’entreprise sont peuplés de gens bien et de sales engeances, que j’ai eu loisir de croiser en congrégation pendant deux lustres sans qu’ils ne m’apportent une quelconque lumière.

Note : évidemment, et malheureusement, ce qui est ici abordé avec la rupture conventionnelle concerne aussi le licenciement et la personne licenciée…

Catégories : BrèvesPsychanalyse

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