Commerces de bouche : essentiels. Commerces de livres : inessentiels. Avec les mesures sanitaires, l’essentiel perd son être pour satisfaire l’avoir. Résultat : un déficit d’être et d’humanité.

Être est essentiel. A tel point que l’infinitif latin du verbe être, esse, a construit le terme essentiel.

Être est vivre. Un produit, un commerce essentiel est donc nécessaire à la survie. A ma survie ? A notre survie, plutôt car ce qui est essentiel est pré-déterminé, imposé, construit, choisi, délimité. Des nous pensés comme une somme de je, dans le cadre d’une norme globalisante qui, cherchant à concerner le plus grand nombre, conduit chacun à douter, à s’opposer et à sourire à des mesures dignes de Procuste et de Kafka.

Je peux méditer dans ma chambre-bureau-salle de réunion, pas prier avec les miens.

Il m’est permis d’aimer, pas d’offrir des fleurs ou un bijou.

J’ai le droit de bricoler avec poésie, pas d’acheter des livres de poésie. L’amour des lettres est à cacher ; mon chez-moi est un cachot.

Avoir empilé, être dépouillé

L’essentiel gouvernemental me dépouille de mon être : il m’autorise en ces temps de guerre à avoir, guère à être. L’avoir me lessive l’âme et fait partir à vau-l’eau mon humanité : l’essentiel qui m’est autorisé est dépouillé de tout être, au bénéfice de l’avoir. Cet avoir pourrait combler ma panse de français ingérable (« c’est avoir qu’il nous faut », refrain connu), mais ma pensée s’alanguit, ma lumière intérieure s’éteint en l’absence de lien à l’Autre (dont déjà le visage m’est caché), que certains qualifient d’inessentiel. Voici que point le crépuscule et que se lève (le c’est con comme) la Lune de l’obscurantisme, qui consiste à devoir accepter ce que l’on met à notre disposition et surtout de ne pas en discuter, en s’auto-surveillant sous les yeux de la Responsabilité, sous peine d’excommunication politique.

Dois-je me contenter d’avoirs essentiels dans mon garde-manger et d’un être-personne raplapla ? Puis-je accepter que tout ce qui fait de moi un humain, cette capacité à dépasser la matérialité pour aller vers l’essence, me soit interdit ?

L’Homme ne tient debout que parce que ses valeurs le prolongent et l’élèvent. Cela suppose de le comprendre dans ses dimensions multiples :

  • Le consommateur : la finance, le stockage, le matériel, le portefeuille, la panse, l’avoir…
  • L’Humain : la richesse intérieure, l’ouverture, le spirituel, le cerveau, la pensée, l’être…

Nos gouvernants ignorent la seconde approche. L’être, celui qui est inclus dans l’essentiel, n’est ni approché par la consommation, ni par la compréhension du citoyen consommateur. Alors se révèle la vision du monde de « ceux qui décident » : une société de consommateurs pilotés par la peur de manquer de PQ et de schlaghettis. L’abêtit vient en mangeant.

Dois-je me satisfaire d’être ravalé au rang d’un animal autorisé seulement à combler ses besoins essentiels ? Je suis rabaissé au rang de bête de somme : j’ai comme résultat l’addition d’une dette d’être et une soustraction de mon être-à-moi. Mon déficit de pouvoir-être obère ma capacité de résilience.

Je suis un bête de chien dans un Lebensraum de 4 m², qu’on promet d’élargir à la St Glinglin, qui aliène sa liberté pour une pitance « essentielle ». Alors, à tout prendre, je préfère me métamorphoser en loup. Pas ceux qui avalent les agneaux. Ceux qui dévorent les livres qui libèrent. Je laisse ma laisse à mes maîtres à im-penser et je reprends dans ma bibliothèque, mes essentiels à pensée : La Fontaine, Hegel et Nietzsche.

Liens avec la psychanalyse : imposition de normes, identité personnelle, contraintes perçues

Aller plus loin

(c) Ill. Bluespix, Schwarze Milch, hommage à Paul Celan

Cet article a aussi été publié sur Tribune Juive sous le titre Essentiel ou inessentiel ?, merci !


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