« C’est de l’art, ça ? » viens-je d’entendre dans un reportage (0.45) sur l’emballage de l’Arc de Triomphe par Christo et Jeanne-Claude.

Même s’ils me sèchent sur place, le doute et cette question ne sont pas de la dernière pluie…

« C’est de l’art, ça, cet urinoir ? », de Marcel Duchamp, 1917

« C’est de l’art, ça, cette salade ? » de Giovanni Anselmo, 1968

« C’est de l’art, ça, ce lit usagé ? », de Tracey Emin, 1998

« C’est de l’art, ça, ce plug anal ? », Paul McCarthy, 2014

« C’est de l’art, ça, ce tas de selflies ? « , de Shahak Shapira, 2017

« C’est de l’art, ça, ces chiottes en or ? », de Maurizio Cattelan, 2019

« C’est de l’art, ça ? » dépasse le jugement hâtif en mode « emballez, c’est pesé ! » ; il interroge, dans l’attente d’une explication (du moins je l’espère), de pédagogie, d’arguments. Cependant, comment expliquer à un spectateur dubitatif l’émotion qu’il peut ressentir ? Comment lui faire entendre que cette sensation, cette expérience, est pilotée par l’artiste, intentionnelle et finie par lui-même car subjective ?

En posant la question du « C’est de l’art, ça ? » au sujet de l’œuvre en tant qu’objet posé là, le philistin ou le Glaucon passe à côté d’une des caractéristiques-clé de l’art (moderne) : l’intention de l’artiste comme partie prenante à la création, diffusée bien au-delà de l’œuvre-objet.

« C’est de l’art, ça ? » fait aussi écho à une magnifique propriété de l’art, celle de nous inviter à réfléchir, échanger. Et si, justement, l’art se caractérisait par sa capacité à nous interroger : Est-ce de l’art ? Pourquoi ce drapé ? Pourquoi l’Arc de Triomphe ? Pourquoi en septembre 2021 ?… La question « c’est de l’art, ça ? » est donc la question première, un préalable avant de chercher à cerner l’œuvre et à former son propre jugement :

  • Pourquoi emballer ? Question déclinable… Ainsi, pour Daniel Buren : pourquoi des stries ; pour Judit Reigl : pourquoi le « déroulement » ; pour Niele Toroni : pourquoi des motifs répétés à intervalles réguliers ?
  • Comment cet emballage enrichit-il et complète-t-il l’œuvre (en plein jour, sous le soleil, avec un souffle de vent, la nuit…) et son environnement ?
  • Comment cette œuvre prend-elle place dans le parcours artistique de l’artiste ?
  • Pourquoi Paris, l’Arc de Triomphe et en ce moment ?
  • Que voile-t-elle pour mieux révéler, tant pendant l’exposition (imagination, rappels mémoriels), qu’au moment du déballage (visualisation, retour à la « réalité ») ?
  • Mon émotion aurait-elle été différente si le polypropylène argent bleuté était un simili-cuir rouge, avec une arche couverte de crins de cheval ? Ou si l’Arc avait été mis sous une cloche de verre ?

Ces questions ne sont que les miennes. Elles n’ont pas vocation à convaincre, à dicter et imposer mon goût. Elles illustrent seulement comment j’essaie d’apprivoiser l’art, qui ne se dompte pas sua sponte, et qui ne se révèle que sous les réponses à des interrogations personnelles. Une philosophie.

Cela rappelle que la monstration est partie prenante de l’art : « C’est le regardeur qui fait l’œuvre » disait Marcel Duchamp, avec toute sa liberté de réception, qu’il lui appartient de cultiver, d’ailleurs pas seulement sur les dispositifs pensés comme de l’art, mais aussi sur les objets et dans les situations du quotidien. Une poésie.

Enfin, même si vous n’avez pas été emballé.e par l’emballage de l’Arc de Triomphe par Christo et Jeanne-Claude, imaginez le déballage de l’œuvre en octobre. Imaginez la méga wrap rage qu’il pourrait causer…

Alors vous souriez. Telle était peut-être l’intention de l’artiste : diriger les regards sur le doigt (l’œuvre-objet) alors que la Lune (le Beau) est à admirer. L’art est sagesse triomphante, vous dis-je !

Compléments et précisions…

« De nos jours, dans le langage courant, le qualificatif de philistin est associé à une personne de goût vulgaire, fermée aux arts et aux lettres, aux nouveautés. » http://la.genese.bible.free.fr/genese-26/des-philistins-envieux.htm

Glaucon n’est pas une insulte, mais un interlocuteur de Socrate : https://fr.wikipedia.org/wiki/Glaucon

Yolocaust Project. Explications par l’artiste : http://yolocaust.de/

« C’est le regardeur qui fait l’œuvre » Marcel Duchamp. Conférence autour de l’œuvre « Fontaine » de Marcel Duchamp, 1965 https://www.centrepompidou.fr/fr/programme/agenda/evenement/ciaRBj

C’est le regardeur qui fait l’œuvre, TedX de Ghislain Lauverjat, 2015. Une œuvre a trois temps : création, exposition et monstration (3.30)

(c) Ill. têtière : Maxime Fritsch — Travail personnel, CC BY-SA 4.0. Le lien depuis Wikipedia a été supprimé en oct. 2021…

Catégories : Chroniques culturelles & psy

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