« Je compte donc sur ta compréhension et ton adaptabilité », glisse mon interlocuteur dans un mail m’étant destiné.

Ne suis-je donc pas (perçu comme) adaptable, qu’on me demande de l’être ? J’ai pourtant appris l’allemand, j’ai coupé mes cheveux, j’ai utilisé un PC 10 ans avant la naissance de cette personne, j’ai travaillé avec dix chefs différents, modifié mon accent, mangé des topinambours, rajusté mon décolleté, rallongé ma jupe, vintedé mes Docs…. Si ça n’est pas la preuve que je suis (et depuis longtemps) adaptable…

Le présent voile l’impératif, révèle un « sois adaptable » et un Toi incompris

L’ordre d’être adaptable vient du fait que mon interlocuteur ne me connaît pas. Il me demande d’être ce que je suis déjà, révélant un déficit de communication. Car communiquer est s’adapter à l’Autre, comprendre l’Autre, ce « com » étant un avec, une inclusion, ayant pour fonction de faire passer le message afin de parvenir à une action.

L’ordre ne communique pas. Il intime. Il intruse l’intime et me place dans une position d’enfant face à un parent normatif intimant de « bien » se comporter, sans explication. Juste parce que « c’est comme cela qu’on fait » en de telles circonstances. L’adaptabilité requise est passage en force et déni de l’autonomie de pensée de l’Autre. Me demander d’être adaptable révèle que l’Autre pense que je ne le suis pas et / ou que je n’ai aucune capacité pour juger par moi-même.

S’il te plaît, mon parent normatif, fais plutôt appel à mes motivations, à ma liberté. Laisse-moi évaluer la situation après m’avoir communiqué toutes les données du « problème ». Je ne suis pas plus stupide que toi. Permets-moi de choisir entre must et have to, entre müssen et sollen.

Être adaptable est rester en boite

Être adaptable, en entreprise, répond à des contraintes hiérarchiques qui invitent à plier, ployer, tordre le cou à ses attitudes, modifier ses comportements en fonction de la volonté d’une entité supérieure (au sens hiérarchique évidemment).

Mais, en entreprise, je me dois de m’employer à prendre le pli… pour garder mon emploi. Car dans une société liquide, je dois être souple, agile, mobile, sous peine de devenir un déchet, un dinosaure du « monde d’avant » et de « l’ancien monde », un inadapté. Alors je serre les dents en répondant présent au dogme managérial de l’adaptabilité qui irrigue la société jusque dans les conversations personnelles, détournant le fleuve de l’évidence : et si l’inadapté était dans les yeux de celui qui regarde et non dans la personne qui est regardée ?

Alors je me surveille, je m’auto-censure, au cas où la moindre de mes actions serait interprétée comme inadaptée par les pondeurs de normes. Conséquemment, je plie, je ploie, et je m’emploie à déguster des topinambours, rallonger ma jupe, rajuster mon décolleté et placer correctement mon masque.

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Parent normatif et états du Moi, Eric Berne : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tats_du_Moi

Société liquide, Zygmunt Bauman : La Vie liquide

Catégories : BrèvesPsychanalyse

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